Le temps ou le tempo ?
Louis Aragon publie le Fou d’Elsa, poème, en
1963, dans l’ombre morale de la fin
douloureuse de la guerre d’Algérie. Comme
toutes les œuvres d’Aragon, ce poème est de
circonstance. Le Fou d’Elsa, monument de la
poésie lyrique française, fait le récit de
la chute de Grenade en 1492. L’évocation de
cette grande brisure entre Nord et Sud,
islam et Occident, Arabes, juifs et
chrétiens fait résonner d’autres guerres,
d’autres défaites : juin 1940 en France,
août 1936 et l’assassinat de Lorca à
Grenade, la brutalité coloniale de la petite
guerre du Rif, oubliée au lendemain de la
grande tuerie de 14-18 qui inaugure le XXe
siècle. L’effondrement du rêve nasride aux
derniers jours de la Reconquista catholique
en Andalousie s’offre aussi en miroir à
celui, estampillé depuis la sinistre année
1956 (intervention en Hongrie, 20e Congrès
du PCUS), de l’utopie communiste.
La poésie est une horloge
sans aiguilles, un miroir de mots, une
armoire renversée. Comme Orphée ou Dante,
ceux qui descendirent aux enfers, le poète y
saisit, dans les vibrations de son souffle,
le souffle de son temps. C’est le projet et
l’affaire, la folie du Fou d’Elsa : un
renversement lucide des motifs de
l’invention et de la défaite. Grenade se
déchire, Grenade s’effondre, la langue se
déchire, la langue s’invente.
Et la folie de notre
affaire, à nous, est de faire voir et
entendre au théâtre cette folie du poète.
Comment ? Pourquoi ? La réponse au pourquoi
est dans le comment, et inversement. Elle se
niche dans le creux d’une image, dans le jeu
d’une allitération, entre le o d’une voyelle
et le r ou le m d’une consonne, le miroir,
la rose, l’or et le mimosa. Elle se cache
dans un croisement de langues - l’arabe, le
français, l’espagnol, et dans la
contamination de la prose et du vers. Elle
se résume - au départ en tout cas - à un
désir, celui d’Anne Torrès, de porter à la
scène la beauté et le mystère d’un texte,
monument de la poésie lyrique française,
dont tous connaissent le titre mais peu,
sans doute, le son et la matière. Cela après
le Tiers Livre et le Quart Livre, de
Rabelais, après le Prince, de Machiavel.
Mélancolie et Renaissance, les mêmes motifs
reviennent : ivresse de la parole et du
savoir ; expression tout à la fois populaire
et savante, précieuse et prosaïque ;
fascination pour l’oralité et pour la
puissance dionysiaque du verbe, pour sa
capacité de bouleversement, de réinvention
du signe écrit. L’épreuve des mots, ce n’est
pas l’écriture, c’est l’écoute. Le tempo,
ici, défie le temps.
L’histoire des relations
entre Aragon et le théâtre, brillamment
abordée ici ou là, reste à écrire. Rappelons
deux rendez-vous : Catherine, d’après les
Cloches de Bâle, mis en scène par Antoine
Vitez en 1974, ou la célèbre Lettre à André
Breton que le poète publia dans les Lettres
françaises en 1970 au sujet du Regard du
sourd, de Robert Wilson. Quand on
l’interrogea un jour sur ce qui, selon lui,
le rapprochait ou le distinguait de Victor
Hugo, Louis Aragon répondit sans trouble :
« Hugo a écrit pour le théâtre, pas moi. »
Osons l’écrire : en ce qui concerne le Fou
d’Elsa, c’est à la fois vrai et faux. Non
pas parce qu’Aragon lui-même, dans les
années soixante-dix, proposa son poème pour
une création à Chaillot, encore alors
Théâtre national populaire.
Plus important : de
manière ouverte ou secrète, le Fou d’Elsa
pose la question du théâtre à chaque page.
Monter ce texte à la scène ce n’est donc pas
faire théâtre de tout au sens vitézien - et
pourquoi pas, bien sûr, Aragon ? - mais
reconnaître dans chaque mot ou image de ce
poème ce qui danse autour de la flamme,
porte la pulsion, l’horizon, le désir de
théâtre. Le tempo, ici, est la clé d’un
songe, d’une utopie dans laquelle la poésie
est produite par celui qui la dit comme par
celui qui la reçoit. Il faut lire ce Fou à
la lumière de Shakespeare, de Calderon, de
Büchner.
Le tempo, enfin, rythme
une histoire de guerre, et une histoire
d’amour. Aragon écrit du côté des vaincus,
et s’identifie au jeune roi Boabdil, dernier
émir de Grenade. À la chronique de la chute
de Grenade, l’auteur mêle le récit d’une
ancienne légende bédouine, Majnûn Laylâ
(littéralement, Fou de Laylâ) - mais
l’amante de ce Roméo et Juliette des déserts
d’Arabie est ici Elsa l’absente, paradigme
de l’amour courtois, métaphore vivante des
rêves et des amours impossibles. Aragon
opère ici une synthèse et une diffraction
majeures de son art poétique. La prosodie
française se panache du verset coranique, du
zadjal andalou, du lyrisme des troubadours.
Mais la joute des mots n’est pas une
allégorie. Les mots creusent et travaillent
l’inquiétude du militant, de l’amant, du
poète. Inquiétude, folie, ivresse et
beauté : tout se touche. La langue oscille,
hésite et cherche, au risque de la faute. Le
tempo, ami du silence, creuse le temps.
Aragon écrit pour savoir, pour se savoir,
poète, mortel, dans le monde.
Marc Dondey