Printemps des Poètes d'Andernos-les-Bains - 2011
Exposition "d'infinis paysages"
Kenneth White & Dominique Rousseau

Papiers et empreintes, livres d'artistes

Présentation par Kenneth White

Kenneth White et la géopoétique
Jean-Paul Loubes

Kenneth White est né à Glasgow. Son père était ouvrier dans les chemins de fer et syndicaliste. Son grand père travaillait dans les fonderies. Son enfance, ce sont la mer, les bois et les landes de la Côte Ouest de l’Ecosse. Il est bon élève et avoue une enfance heureuse. Adolescent il fait de petits boulots pour gagner sa vie, mais il est aussi «écumeur de rivages». Études tous azimuts, à Glasgow, séjours à Munich (un an) à Paris (quatre ans), Amsterdam. Retour à Glasgow où il enseigne la littérature française, les Encyclopédistes (prédilection pour Diderot), puis Rimbaud, Apollinaire, Cendrars, Michaux. Se dote d’une solide culture social-révolutionnaire, comme il se devait dans ce temps-là.
Il a eu le Prix Médicis étranger pour La Route bleue en 1983 et le Grand Prix du Rayonnement de l’Académie Française pour l’Ensemble de son oeuvre en 1985. Il a enseigné la  Poétique du XXe siècle à l’Université de Paris-Sorbonne mais il a aussi vécu en Ardèche (Il relate ce séjour dans Lettres de Gourgounel). Il s’installera ensuite à Pau et vit maintenant en Bretagne à Trébeurden.
Je voudrais signaler un point important dans la carrière de Kenneth White : l’évitement de l’Angleterre. Le 10 février dernier, sur France Inter, il disait a Kathleen Evin pourquoi il avait choisi la France : dans les années soixante, il considérait qu’il n’y avait plus en Angleterre de culture, au sens où il entendait ce mot, et que la France de cette époque était le seul pays européen où il était possible de rencontrer un climat propice pour un écrivain, un poète, un homme qui ne peut vivre sans culture. Il ajoutait dans ce même entretien que maintenant la France était dans le même état que l’Angleterre des années soixante.

La géopoétique
Une poétique de la Terre : mot que l’on trouve chez Deleuze, ou encore chez Jean Malaurie, mais qui demande à être éclairé, tant il est aux antipodes d’une idéologie du terroir. «Ce qui marque cette fin du XXe siècle, au-delà de tous les bavardages et de tous les discours secondaires, c’est le retour du fondamental, c’est-à-dire du poétique. Toute création de l’esprit est, fondamentalement, poétique.» (Extrait du Texte inaugural de l’Institut International de Géopoétique.26 avril 1989).
Le fondamental, dit Kenneth White, c’est donc le poétique. C’est-à-dire que le domaine du poétique, ainsi que son expression la poésie, ne sont pas un ornement littéraire, une gentille façon de tourner des phrases, un divertissement de rêveur, ou un terrain de performance pour amateur de marathon des mots, façon slam.
«Avec le projet géopoétique, il ne s’agit ni d’une «variété» culturelle de plus, ni d’une école littéraire, ni de la poésie considérée comme un art intime. Il s’agit d’un mouvement majeur qui concerne les fondements mêmes de l’existence de l’homme sur la terre»(K.W).
Nous sommes donc loin des salons du livre proliférant l’été dans les villages de nos provinces, succédant à la vogue des vides greniers, puis de marchés bio et autres «animations culturelles». Nous sommes loin des Printemps des Poètes qui, s’ajoutant à la Journée de la Femme, à la Fête des Voisins, et à la litanie des manifestations festives, se disputent les places du calendrier et participent de l’économie culturelle qui s’est substituée à la Culture. (Ce que Kenneth White expliquait bien à Katleen Evin dans les propos évoqués plus haut).

S’il y a de la radicalité dans mes propos, c’est une des façons pour moi d’être fidèle à Kenneth White. Sa pensée est radicale, dans la mesure où elle n’est pas complaisante; elle abhorre la bien pensance qui chaque jour vient davantage corseter la Pensée. Les questions auxquelles nous sommes confrontés - et celle de la poésie singulièrement - sont suffisamment graves pour ne pas se courber sous la pensée commune. Ceux qui voudraient s’en convaincre pourraient lire par exemple son livre «Pour une stratégie paradoxale». Avec Kenneth White, nous sommes dans une pensée critique.
Son projet d’écriture poétique, en relation avec l’objectif du «retour au fondamental», est singulièrement bien expliqué dans ses ouvrages, notamment dans L’Esprit nomade. Ce projet est celui d’une ouverture. (Lire Le monde ouvert de Kenneth White, Puf de Bordeaux). Il dit souvent «ouvrons les fenêtres». Il faut en effet faire rentrer de l’air frais dans une post modernité qui est en train de moisir dans un air confiné. La poésie doit se tourner vers le Dehors. L’essentiel de la poésie célébrée aujourd’hui est biographique, nombriliste, tournée vers les déchirements et la macération intérieure. C’est la poésie du Moi. Il y a aussi la poésie du Mot. Oulipienne au mieux, journalistique au pire. Avec White, nous travaillons à la poésie du Monde. On lève le pied sur l’ego. On décide de le laisser reposer un peu. On ouvre la fenêtre, c’est une poésie du dehors.
Le mouvement geopoétique n’est pas une école qui s’ajouterait au surréalisme, au nouveau roman, à la déconstruction, ou a tout autre courant littéraire historique. Dans L’esprit nomade, White mets ses pas dans beaucoup de ceux qui, avant lui, ont tracé le chemin. Des philosophes comme Héraclite, Heidegger, Nietzsche. Des poètes comme Henri D.Thoreau, Emerson, Whitman, MacDiarmid, Holdêrlin,Victor Segalen, Rimbaud, Blaise Cendrars, Saint John Perse, Nicolas Bouvier. On rencontre Arthaud et Deltheil. Des gens comme Elisée Reclus, Tchouang Tseu et Shi t’ao, ou encore Basho. Et encore cet américain, Jack Kerouac, dont White dit «Kerouac, c’est le voyageur de la route ouverte whitmanienne, un Whitman qui ne fréquenterait plus l’opéra, mais les caves où l’on joue du Charlie Parker» (L’Esprit Nomade p 257).
Tous ces noms ne sont pas annexés à la pensée géopoétique. Pour chacun d’entre eux, White dit la part qu’il pense leur devoir. La diversité des quelques personnages que je viens de citer montre la générosité de l’approche géopoétique. Tous ceux-là portaient en eux une part de cette poésie de la terre, cette géo-poésie, parce que cette sensibilité de l’homme au dehors à quelque chose d’anthropologique, c’est-à-dire de fondamental.

Deux mots sur  «géopoétique et pensée écologique» :
Il serait trop facile de rabattre l’approche géopoétique sur la vulgate écologique unanimiste qui depuis quelque temps semble se proposer à notre époque comme idéologie de remplacement de systèmes qui ont fait faillite.
Si, vers 1978, j’ai commencé à parler de «géopoétique», c’est, d’une part, parce que la terre (la biosphère) était, de toute évidence, de plus en plus menacée, et qu’il fallait s’en préoccuper d’une manière à la fois profonde et efficace, d’autre part, parce qu’il m’était toujours apparu que la poétique la plus riche venait d’un contact avec la terre, d’une plongée dans l’espace biosphérique, d’une tentative pour lire les lignes du monde.
Le monde qui commence derrière cette porte, dés que nous nous dirigeons vers les rivages du Bassin d’Arcachon…

                      Jean-Paul Loubes


Un extrait d’un poèmes tiré du dernier recueil de Kenneth White
donne une bonne idée de la sensibilité géopoétique :


Ars geopoetica

1.
Perché
au-dessus d’un chaos de rochers
dans la patience pluvieuse
de ce matin d’avril
à regarder
contre le ciel gris
les impeccables évolutions des goélands argentés
à écouter leurs cris.

2.
Là-bas sur le promontoire
le sémaphore
enregistre des informations territoriales

moi aussi je peux m’en servir
mais seulement jusqu'à un certain point
passé ce point
entre une vague appréhension de la totalité
et une prolifération de phénomènes premiers
je suis seul à agir.

3.
Afin de se mouvoir
dans la dimension voulue
la première exigence est le silence
l’accalmie de l’esprit

vient ensuite
l’opération de sélection
la création d’une organisation
dépassant de loin
la première déviation
la confusion métaphorique.

4.
dédales, recoins, grottes
psychologie des rêves
soleil, lune, étoiles
tout l’attirail
de la métaphysique astrale ne sont pas ce qui nous intéresse ici

plutôt cet étroit sentier
qui longe la côte
entre ciel et mer.


Extrait de : Les archives du littoral, Mercure de France, 2011, p 193)

Pour en savoir plus sur : Kenneth White
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