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Québec,
Kérouac, et la Nouvelle France.
Qui sont les Franco-américains ?
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Jack Kérouac,
le malentendu.
Prologue.
Il était 19 heures le 7 Mai 2009,
lorsque j’ai pris la radio nationale - France-Inter pour ne pas
la nommer - afin de me tenir informé des nouvelles du monde. Après
avoir parlé pendant 10 minutes de la grippe qui avait fait sur la
planête à cette date 44 morts, le journaliste de service a annoncé :
« Le family day vient
d’être créé en France. On avait pensé nommer cette journée Le
jour de la famille mais cette appellation a été jugée trop ringarde
et l’on a finalement rectifié pour : family day ».
Possédant la langue française comme langue maternelle, n’en ayant
pas d’autre pour écrire, penser, ou m’exprimer correctement, partageant
cette infirmité avec Rimbaud, Victor Hugo, Louis Aragon, René Char,
Tocqueville et quelques bons milliers d’autres, ce fut comme si
le ciel me tombait sur la tête ! Le français, c’était ringard !
Je vous assure que ce que l’on ressent quand on voit arriver sur
vous et sur votre pays une chose pareille, et lorsqu’on est amoureux
du langage, des mots et de la poésie, ç’est une grande secousse.
Vous êtes humilié dans votre chair, dans votre cœur, dans votre
intelligence. Vous vous sentez insulté par la cuistrerie aux commandes
dans le pays.
Eh bien, la dépossession de la langue maternelle, c’est ce qui est
arrivé dans la vie de Jack Kérouac !
Un jour quelqu’un demandait à Kérouac pourquoi
sur son passeport était écrit « John Louis Kerouac » et
Jack répondit « Pourquoi ? Parce qu’on ne peut traverser
l’Amérique et s’engager dans la marine marchande quand on s’appelle
Jean »
Voilà ce qui risquait de m’arriver
au train où allaient les choses. En effet, quoi de plus ringard
que mes deux prénoms désespérément français ? On va me répondre
qu’il est souvent difficile de trouver du travail quand on s’appelle
Souad ou Mehdi. C’est là une bien maigre consolation.
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J’ai voulu commencer mon propos par
cette anecdote pour placer la question de la quête d’identité au
cœur de ce parcours du personnage de Kérouac, de l’homme comme de
l’auteur. La langue est un territoire. Un territoire de pensée,
de valeurs, elle engage une façon de voir le monde et d’établir
des rapports avec lui. Cet auteur américain est significatif (on
dit de nos jours emblématique) de ce qui se joue au Québec
et plus généralement dans cette Franco-Amérique qui , depuis
quatre cents an,s résiste à l’autre Amérique, dominante et dominatrice
sur ce continent. Il y a de longue date, là bas, une ligne de front
entre deux cultures. Et le front se rapproche.
Kérouac auteur Américain ?
Kérouac un des plus grand auteur américain contemporain ?
A voir.
A moins qu’il ne soit aussi, ou plutôt,
un auteur français ?
Jack dit quelque part qu’il doit le
style de son écriture au fait qu’il « pense en français
et écrit en anglais ».
Nous touchons là un des drames de Jack, ce premier malentendu
– il y en aura d’autres - lié à la question de la langue maternelle.
Voilà comment il l’exprimait lui-même dans une lettre à une critique
littéraire, Yvonne Le Maitre, en 1950. Jack a donc 28 ans. (Vous
remarquerez qu’il n’y a pas d’accent circonflexe sur le « î »
de Le Maitre. Nous reparlerons plus loin de cette question de l’accent ).
Jack écrit :
« Chère mademoiselle (madame) ?
Le Maitre.
Excusez moi de vous écrire en anglais,
quand il serait tellement mieux de m’adresser à vous en français ;
mais je n’ai absolument aucune compétence dans ma langue d’origine,
et c’est la triste vérité »
Yvonne Le Maitre avait fait une très
bonne critique du livre The town and the City. Le héros se
nommait Francis Martin et elle avait cru que Jack se cachait sous
ce pseudonyme. Après avoir remis les choses au point - « Je
ne suis pas Francis Martin. Je n’ai jamais été en rien Francis Martin »
Jack enchaînait :
« Ce
qui m’a le plus étonné dans votre compte rendu- que j’ai relu à
Mexico tout l’été- c’est son ton français beau et élégant qui me
donnait l’impression de lire un compte-rendu de mon livre écrit
par une de mes tantes. Je me suis senti très humble […]
Parce que je suis incapable d’écrire ma langue d’origine et que
je n’ai plus de maison natale je suis sidéré par cette horrible
absence de foyer que ressentent tous les Français du Canada
en Amérique - bon, bon, j’étais ému. »
Langue d’origine… maison natale…absence de foyer. Il nous
faut éclairer les pans de biographie ordinairement bien bien occultés
par les biographes américains.
Ils ont trait bien entendu aux origines.
En suivant la rive Sud du Saint Laurent,
à deux kilomètres environ de Kamouraska en direction de Rimouski
sur la route 132, un panneau signale en bord de route le « berceau
de Kamouraska ». C’est là le site primitif ou fut fondé le
village de pionnier de Kamouraska. Il ne reste rien de ce village
que la trace au sol des deux premières églises, marquées par les
fondations de pierres arasées. Une stèle récente recueille les noms
d’une centaine de canadiens français qui furent inhumées dans le
cimetière dont il ne reste plus rien. Sur la liste, je note 1 Kirouac
et 27 Levesque (nom de la mère de Jack). Dans un pavillon-chapelle
abritant une statue du Christ (figure du sacré cœur ), une plaque
de bronze, posée en 1980 m’éclaire davantage. On peut y lire :
1730 – 1736
Maurice Louis Le Brice de Keroack
Hommage de ses descendants
Réunis pour fêter son arrivée
En Nouvelle France
1730 - 1980
La plaque a été posée par l’Association
des familles Kirouac, en 1980. Il s’agit d’une des nombreuses
associations qui au Québec regroupent les gens de la descendance
de ce qu’ils nomment « les familles souches ». Généalogies,
recherche de l’ancêtre commun qui le premier a franchi l’atlantique.
Ils établissent aussi des liens avec les régions d’origine en France,
ici, bien entendu, la Bretagne.
L’ancêtre est donc Maurice Louis Le
Brice de Kéroack. Il a émigré en 1730, nous sommes sous Louis XV,
celui-là même qui allait faire le choix de laisser la Nouvelle France
à l’Angleterre. Privilégiant les Antilles plus lucratives, engagé
dans les guerres en Europe, il sacrifia ces « quelques arpents
de neige » dont parlait Voltaire, formule qu’aujourd’hui encore
les Québécois n’ont pas avalé. Souvenons nous de la devise
à multiple sens du Québec « Je me souviens » !
Maurice Louis et ses descendants durent
défricher, gagner des terres sur la forêt. Continuaient-ils a regarder
encore vers la Bretagne ? Le temps s’écoulait au rythme des
générations. Les tranches de pain étaient minces mais la culture
des pommes de terre permettait cependant de subsister. Jean-Baptiste
Kirouac, le grand-père de Jack en tirait le whisky blanc
qui devait l'emporter plus tard. Il était devenu charpentier contremaître
dit une biographie. Il faut croire que cela ne lui a pas permis
d’améliorer l’ordinaire de sa famille qui devait être nombreuse
car comme des milliers de Québécois, il choisit d’émigrer vers les
Zétats, cette Nouvelle Angleterre, du côté de Boston ou les manufactures
demandaient de la main d’œuvre ouvrière. Passant les Appalaches,
la famille s’établit à Nashua (New Hampshire). Jean-Baptiste y construisit
une maison "en bois rond". Le bois rond, cela évoque
la fusterie, une technique de trappeur, de coureur des bois.
A Nashua, le grand-père avait rejoint
le flot des Canucks, ces Canadiens Français qui quittaient le Québec,
passaient par-dessus les Appalaches et par le Vermont, le New Hampshire,
essaimaient leurs petites églises papistes parmi les églises réformées
et le monde protestant. Ils atteignaient le Massachusetts mettant
tous leurs espoirs dans les villes qui leur offraient quelque espoir
d'une vie meilleure, Lowell et ses manufactures. Jean-Baptiste s'arrêta
avant, réussit à établir une entreprise de bois de construction
et parmi ses sept enfants, Léo, le père de Jack, reçut une instruction
qui lui permit de faire le journaliste, c'est-à-dire le linotypiste,
le reporter, le rédacteur, le traducteur et l'imprimeur. On voit
ce genre de personnage dans les westerns : un type assez vieux,
avec une visière et qui regarde par-dessus des lorgnons. Derrière
lui, une rotative et les journaux qui tombent…
Léo s'établit à Lowell en 1915.
Le laboratoire des migrations des nationalités transplantées depuis
l'espace des plaines et des forêts, avait fonctionné. De Canucks
ces gens pour sauver leur peau n’avaient de hâte que de devenir
"Etats Uniens". Léo fixera comme objectif à Jack : sois
un bon Américain.. Pour un cannuck de ce temps, y a deux épreuves
à franchir pour parvenir à cela La première des étapes prescrites
est l’abandon de la langue française. La seconde est de se détacher
de l’église catholique, du curé, de la paroisse. Il nous faut faire
effort à nous autres laïque pour comprendre à quel point la
religion catholique était un composant majeur et structurant de
l’identité du canadien français. Kérouac dit dans un de ses livres
que seule la nouvelle de l’élection d’un nouveau Pape était de nature
à troubler et émouvoir la vie de la communauté catholique !
Jack n’a réussi à relever l’un
ni l’autre de ces défis.
A Lowell, l’école Saint-Louis de France
était tenue par des religieuses. Elles furent les premières institutrices
de Jack. Le matin, la prière était en anglais. Toutes les leçons
de l’après-midi étaient en français et Jack n’a parlé que cette
langue jusqu'à 7 ou 8 ans. À la maison, sa mère Gabrielle parlait
français et fredonnait des chansons canadiennes françaises sur son
piano. Ainsi se fabrique ce que l’on appelle une langue maternelle.
Tout cela, c’était avant qu’il n’aille à l’école Saint-Joseph tenue
par les jésuites.
À Saint Joseph, Jack était l’un des
meilleurs élèves et sa vie était heureuse. Mais voilà que quelqu’un
eut l’idée de vérifier la conformité de son inscription avec
la carte scolaire. On s’aperçut que les Kérouac ne résidaient
pas sur le territoire réglementaire de l’école Saint Joseph. Il
fallut se mettre en règle et Jack fut inscrit à l’école publique
Bartlet.
A
l’école publique Bartlet, on enseignait toutes les matières
en anglais.
En lui infligeant ces conditions d’une
souffrance du langage, le fonctionnaire qui s’avisa de cette régularisation
venait, sans le savoir, de mettre en piste l’un des plus grands
écrivains Américains.
Mais il aura un prix à cela
pour Jack. La langue française et l'Eglise catholique, ça résiste.
Le souvenir de la Belle Province d’ou venait la famille réapparaîtra
plus tard. Jack fera un voyage à Paris et ira fouiller dans les
archives de la Bibliothèque Nationale pour tenter de trouver les
traces de ses origines, de ses ancêtres. Il forcera un peu l’histoire
pour se persuader d’un peu de noblesse. Il a voulu devenir américain
mais il n’y est jamais parvenu. Difficile de laisser tous ses bagages
derrière pour une rupture qui vous donnerait des ailes. Jack n’éprouverait
que plus tard et profondément à quel point le futur s'enracine dans
le passé. Il éprouverait qu'un être humain ne peut s'extraire d'une
filiation, d'une généalogie, d'une histoire, en un mot, d'un héritage.
Jack n'était pas un moderne mais un réactionnaire,
c’est-à-dire que tout en lui réagissait à ce qu’il devinait
être la future société Etats-unienne.
Cette biographie de l’enfance contient
en germe tout ce qui plus tard ressortira en lui. Dans la
deuxième partie de sa vie, quand le mirage du succès de Sur
la route sera passé, quand il aura vécu les ivresses de la frontière,
la course effrénée vers l’Ouest avec Dean Moriarty, le sexe , la
drogue, l’alcool. Alors ressurgira comme chez beaucoup d’hommes
ou de femmes la question de l’identité : au delà des oripeaux
dont la célébrité m’a affublée –Pape de la beat génération
- au delà de cette falsification, qui suis-je ?
Sur la route
Kérouac est un météore de la beat génération. Et comme les météores
traversant la nuit, on ne voit que le moment de l’éclair. Cet éclair
qui occulte la douloureuse et longue course c’est sur la route.
Jean-Paul Loubes
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