Colloque
des philosophes :
Qu’est- ce que l’homme ?
L’essence de l’homme et la notion de culture
Hélène Degoy, professeur de philosophie au Lycée Charlemagne,
Paris
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Cette question est une question d’anthropologie : recherche philosophique sur l’essence de l’homme, ce qui fait que l’homme est homme et pas seulement animal, même s’il est aussi animal. C'est une des questions les plus contradictoires dans l'histoire de la philosophie, qui aujourd’hui suppose qu’on l’aborde avec des connaissances scientifiques biologiques ou de sciences humaines, dont les philosophes anciens ne disposaient pas. Connaissances qui ne résolvent pas le problème philosophique mais contribuent à le déplacer ou à le poser différemment. Aristote conçoit l’homme comme un animal politique, naturellement disposé
à vivre en couple, famille, village et Cité (polis), dans des rapports
naturellement inégaux de domination des femmes par les hommes (au sens
masculin) et des esclaves par les maîtres, la preuve étant que seuls les
hommes (êtres humains) peuvent user de la voix pour débattre des lois
de la justice et vivre ainsi en Cités organisées. L’homme est donc naturellement
sociable, mais les inégalités sont naturelles et inévitables. Seuls les
dieux et les bêtes peuvent faire exception à cette sociabilité à la fois
politique et naturelle. Cet humanisme abstrait, est un héritage de la Renaissance, or au 18ème
c’est par le problème des inégalités que Rousseau se pose la question
de l’essence humaine: pour montrer que les seules vraies inégalités sont
morales ou politiques, c’est-à-dire établies par le consentement des hommes,
et que naturellement les hommes sont seulement différents, il faut imaginer
un hypothétique état de nature qui n’a jamais existé historiquement, mais
constitue une norme pour juger et critiquer la société actuelle et en
proposer un nouvelle plus conforme à l’essence ainsi conçue : en procédant
par abstraction de tout ce que la société a développé on obtient ainsi
une nature humaine définie par liberté et perfectibilité, et un mode de
vie très comparable à celui d’un animal isolé . On peut supposer alors
que la rupture de l’équilibre homme-nature jette l’homme dans le temps
linéaire et l’histoire, le condamne au travail et débouche sur la société,
la propriété, les inégalités, l’état de guerre, et bientôt l’Etat politique
qui établit définitivement les inégalités par la loi et aliène ce qui
restait de liberté. La seule issue se trouve dans une dénaturation poussée
à l’extrême qui en donnant à l’homme de bonnes institutions permettra
de trouver un équivalent de la nature humaine dans le contrat social. Marx reprend cette condamnation des inégalités et de l’aliénation tout en poussant plus loin la logique du développement de l’homme dans l’histoire : ce qui fait l’essence de l’homme ce sont les rapports sociaux, mobilisés dans le processus global de production, qui dès la préhistoire distinguent l’homme de l’animal en lui permettant de transformer la nature pour satisfaire ses besoins tout en se transformant lui-même : logique dialectique à l’œuvre dans une histoire devenue essentielle, histoire de l’exploitation et de l’aliénation, mais aussi l’histoire des idées qui en constituent la prise de conscience. L’essence humaine est alors historique et excentrée dira-t-on plus tard pour expliciter cette conception marxienne, et être homme suppose l’appropriation de tout ce que supposent les rapports sociaux. La voie est ainsi ouverte au 20ème pour la reconnaissance progressive
du rôle de la culture dans l’essence humaine, qui ne peut alors plus être
pensée comme innée, mais comme acquise, dans un processus d’hominisation :
si Sartre nie les déterminismes sociaux en conférant à l’homme une totale
responsabilité par l’absence d’essence préalable, il fait de l’existence
humaine la seule à se conférer sa propre essence. L’anthropologue Malson
dans ses travaux sur les enfants sauvages reprenant des observations du
19ème souligne davantage encore combien l’absence d’éducation humaine
empêche tout devenir humain et conduit à l’existence d’êtres aberrants,
ni vraiment humains ni vraiment animaux, dont l’hominisation n’est possible
que dans la mesure où les potentialités d’éducation ne sont pas encore
fermées. L’essence apparaît bien ici comme culturelle, comme le soulignent
également les ethnologues : elle suppose l’existence et l’appropriation
d’outils et d’ensembles techniques, de systèmes sociaux, de langage, de
valeurs morales, qui masculinisent ou féminisent tout en hominisant. La
biologie humaine nécessaire à l’hominisation n’y suffit pas, ce qui a
conduit certains biologistes à s’interroger sur la quantification de la
part d’inné et de la part d’acquis : voie ouverte à nouveau à la justification
d’inégalités sociales par des inégalités naturelles, voire génétiques,
comme dans le socio darwinisme de Spencer au 19ème (à ne pas confondre
avec le darwinisme) et plus récemment dans la sociobiologie de Wilson.
Mais tous les biologistes ne sont pas sur la même position philosophique:
plus ou moins d’inné ou d’acquis, les 2 positions sont équivalentes et
cela n'a d’ailleurs pas de sens, analyse le généticien Jacquard, c’est
le problème qui est piégé car mal posé : on ne peut pas ajouter l’inné
et l’acquis parce qu’ils ne sont pas de même nature, un homme est constitué
complètement de génétique, et complètement de culture. Ainsi on ne peut
pas se retrancher derrière les gènes pour justifier l’injustice des sociétés
qui est culturelle et relève entièrement de la responsabilité des hommes. Si les sciences et sciences humaines ne résolvent pas le problème philosophique de l’essence humaine , elles en modifient la façon de le poser. La nature humaine est conçue comme radicalement distincte de l’animalité dans l’Antiquité qui ignore tout rôle de la culture puisque la société est comprise comme naturelle. De même au 17ème, où la culture est comprise au sens restreint, donc réduite au raffinement d’une bonne éducation, dont la notion de culture générale est aujourd’hui l’héritière, souvent comprise de manière trop étroite comme culture littéraire, artistique ou bonnes manières, à l’exclusion de la culture scientifique ou technique. La question de l'essence humaine est ainsi déplacée pour devenir celle
de l’articulation de la nature et de la culture, avec au 18ème la représentation
d’un état de nature modifié par une histoire qui apparaît de plus en plus
essentielle, mais le terme de culture n’est alors pas encore utilisé.
C’est le développement d’une histoire scientifique, qui dissout le mythe
de l’état de nature, et celui de l’ethnologie, qui font reconnaître au
20ème le rôle essentiel de la culture jusqu’à devenir l’essence culturelle
de l’homme. Les notions de culture, d’essence et de nature, comme tous les concepts
philosophiques, ont ainsi une histoire. Nous étudierons ultérieurement
les représentations de la nature dans les sciences et dans l’histoire
de la philosophie. Ce qui ne nous dispense pas d’interrogations sur la
vérité de ces notions. |
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